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La dure journée d’un carnavalier à Limoux
Nous ne reparlerons pas du temps passé à récolter les roseaux, les redresser, les peindre et les décorer, pour qu'ils se transforment mystérieusement en « carabènes », sous les arcades et aux sons d’une musique particulière, ni de celui consacré au choix, tout d’abord, puis à la préparation du thème retenu pour la sortie du matin. Nous nous intéresserons simplement au jour de sortie d’une bande du dimanche pendant le carnaval de Limoux, et c’est largement suffisant.
Voir l'article sur la fabrication des carabènes
Dès 8 h, le dimanche matin :
Dans notre bande, dont je tairais le nom, la tradition est de se retrouver le dimanche matin dès 8 h pour partager un solide petit-déjeuner à base de produits du terroir. Car des forces, il va en falloir, pour tenir toute la journée… Aussi travers de porc, saucisse et boudin grillés, pâtés et toutes les catégories de « cochonneries » habituelles ne sont pas de trop, arrosés d’un ballon de rouge, pour démarrer une journée pleine de turpitudes qu’il est impératif de surmonter.
En fait, cette journée a, à proprement parler, commencé la veille. Une manière très conviviale de se mettre en condition psychologique pour faire la fête, en dégustant dans la bonne humeur une paella préparée par un couple de la bande. C’est le moment propice pour régler les derniers préparatifs, relire le scénario du thème qui sera développé au cours de la sortie du matin, vérifier l’état des costumes et récapituler les rôles de chacun…
Ce n’est que quand tout semble prêt que le groupe se sépare, non sans avoir salué la bande du samedi qui illumine fantomatiquement les arcades aux lueurs des entorches. La nuit promet d’être agitée pour chaque membre qui ne manquera pas de se repasser l’histoire prévue pour le lendemain. C’est donc avec, au creux de l’estomac, cette pointe de trac chère aux acteurs avant d’entrer en scène, que chacun sera présent au rendez-vous de 8 h.
Déjà 10 h 15…
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Les éléments décoratifs se rapportant à la scène que nous allons jouer ont été emmenés sur la place de la République, théâtre des opérations. Mais la montre tourne, il est déjà 10 h 15, il faut donc commencer à revêtir nos déguisements. Tout le monde est là : les membres de la bande, leurs conjoints et enfants ou petits enfants qui désirent se masquer. L’atmosphère est gaie, bien qu’un tantinet nerveuse, comme avant les grands rendez-vous ou un match de rugby. Chacun découvre la tenue de son voisin en essayant de mémoriser les caractéristiques de chaque costume, ce qui lui permettra tout au long de la sortie de 11 h, de savoir qui se cache sous chaque masque. Ce dimanche-là, prostituées, truands et souteneurs sont prêts à descendre gaillardement la rue de la Goutine à la dernière note de la valse qui annonce le début des hostilités. C’est parti mon kiki… |
La foule est nombreuse à notre arrivée sur la place. « Les Jouves II », Le Quillanais, ont remplacé la valse, ce qui a le don d’agiter les carabènes chères à Gauthier. La fête commence. Bien sûr, sous le masque, les gouttes de sueur perlent et mouillent les yeux, rendant la vision quelque peu approximative. Ah, si je pouvais me gratter le nez ! L’étape du prochain bistrot me permettra de le faire et de souffler un peu avant de repartir.
C’est déjà la cinquième « mène », la sortie du matin prend fin, il faut remonter au siège de la bande, toujours d’un pas joyeux. Les premiers commentaires fusent « les gens ont apprécié, il y avait du monde, tout c’est bien passé, etc. ». Le déguisement ôté, on retrouve dans le miroir notre physionomie habituelle. Place maintenant à l’apéro « tapas » et à la danse avant le déjeuner qui débutera vers 14 h et permettra au comique de la bande de nous mimer une nouvelle fois ses histoires truculentes.
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Que la pause de midi a paru courte… Il est presque 15 h 45, et le Pierrot doit se préparer à entrer en scène. Nouvelle cagoule, car celle utilisée le matin est encore toute trempée, nouveaux gants et nouveau tee shirt pour la même raison… Je peux maintenant enfiler le costume. « Michèle, marraine, viens m’aider à lacer la collerette ! ». Voilà, je n’ai plus qu’à mettre le masque du Pierrot, avant de jeter un dernier regard dans la glace pour voir si tout va bien. La musique égraine déjà les premières notes de la valse. C’est reparti…
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16 h 30, voilà les Pierrots
Ce jour-là, conséquence certaine d’un match de rugby du Tournoi des VI Nations programmé à la même heure, la foule semble moins dense que le matin. Mais qu’importe, « Dominos et Pierrots » rythme la cadence pour cette première mène de l’après-midi. Les jeunes enfants sont tout de même là et j’aperçois avec grand bonheur au milieu d’eux le petit Gauthier, mon petit-fils, qui essaie tant bien que mal de maîtriser une carabène. A deux ans, cela promet; aucun doute, il est sur le bon chemin, celui qui rejoint carnaval.
Deuxième étape, c’est maintenant à mon tour de conduire la musique, en compagnie de Perrine et Jean-Pierre. Rester bien aligné, ne pas aller trop vite, faire vibrer la carabène…J’essaie de respecter les consignes au mieux tout en jouissant de ce moment extraordinaire. Mais nous arrivons déjà à La Concorde, final de ma méne. Le match doit être fini car la foule paraît plus nombreuse que tout à l’heure. Je récupère une besace et cède à un autre le soin de mener la musique. Je vais pouvoir à présent chiner en lançant des confettis. Et je ne m’en prive pas, tout l’après midi, même si le masque, qui tombe quelquefois, me crée des difficultés pour accéder à l’échancrure prévue dans le sac. Un verre d’eau, un ballon de chardonnay ou bien une coupe de bulles viennent de temps en temps étancher la soif et m’aident à continuer avec force et vigueur. 19 h 45, nous remontons au siège, la sortie de l’après-midi est terminée.
Avec les entorches
Le temps est compté, pas question de traîner. Un bref apéritif, pour perpétuer la tradition, et un buffet froid vite engloutis occuperont la courte pause avant de retrouver les arcades dans la nuit, sous la lueur des entorches qui dessinent des ombres fantomatiques sur les murs.
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Il est 22 h, le dimanche soir, et il faut se lever de bonne heure le lendemain matin pour aller travailler. Pourtant quelques personnes sont là, surtout des inconditionnels de carnaval, comme ce couple venu de Bergerac dans son camping car. Jeannot, le sage de la bande, tend la carabène à Madame pour l’inviter à se joindre à notre rituel dansant. J’en fais de même avec Béatrice. Pom Pom Pom Pom Pom Pom Pom Pom fait la musique pour la plus grande joie des carnavaliers et des spectateurs que nous avons invités à participer à nos jeux. La magie de Carnaval opère. On nous félicite, c’est superbe. Plus pour longtemps car la dernière méne de la nuit, de la journée, de l’année même, s’achève et il nous faut remonter la rue de la Goutine.
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Dans la salle arrière du bar, les masques tombent et les visages dénoncent une fatigue certaine. Les traits sont tirés. Heureusement, l’odeur alléchante de la soupe à l’oignon gratinée nous titille les narines. Christian a bien travaillé et nous requinque quelque peu de la meilleure des façons. Elle est bonne sa soupe, avec un verre de vin, et nous permet d’affronter plus sereinement la froideur de la nuit. Pourtant elle est aussi symbole de la fin de carnaval pour ma bande…
Il est 2 h du matin, la journée est finie. Je me couche en pensant à l’année prochaine. Mais le sommeil sera long à venir car les airs de carnaval vont résonner encore longtemps dans ma tête. Que c’est dur de faire carnaval à Limoux, mais quel bonheur et surtout quel honneur que de pouvoir participer à la perpétuation d’une telle tradition.
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